Football: le conflit Fecafoot/LFPC coûte 3 milliards

Paru dans INTEGRATION n° 394 du lundi 18 au 24 novembre 2019

Le 22 août 2019, le Bureau du Comité Exécutif de la Fédération Camerounaise de Football suspend la Ligue de Football Professionnel du Cameroun. Cette décision est confirmée le 3 Septembre lors d’une session du Comité Exécutif de la même instance. Le président de la LFPC, le général d’armée en deuxième section, Pierre Semengue, à travers une série de communiqués et de réunions, conteste cette suspension et interjette appel auprès des instances judiciaires, dont le tribunal administratif et la Chambre de conciliation et d’arbitrage (CCA) du Comité Olympique et Sportif du Cameroun. Contre toute attente alors que du côté du président déchu de la LFPC, on croyait dur comme fer que les décisions fédérales seraient purement et simplement annulées afin que la Ligue soit rétablie dans son bon droit, le 16 octobre à 18heures 30, la CCA rejette la requête de la LFPC pour «non épuisement des voix de recours internes à la fédération». Cette sentence marque alors la suspension effective et définitive de la Ligue, qui dispose toutefois de 21 jours pour aller se pourvoir au Tribunal arbitral du sport (TAS) à Lausanne en Suisse.
La fermeture de la Ligue est donc consommée depuis le 16 octobre 2019, date à laquelle la CCA a rejeté la requête de la LFPC. C’est la Fecafoot qui tient désormais les rênes du football professionnel. Elle a d’ailleurs lancé les championnats Elite One et Elite Two après avoir tenu une série de réunions avec les clubs et octroyé quelques subventions. À première vue, tout se passe bien; sauf qu’après analyse, il se dégage des pertes énormes de part et d’autre dans ce conflit qui tend à crisper l’atmosphère à l’approche de la fête du football que le Cameroun s’apprête à accueillir.
– La situation du personnel
La reprise en main des championnats professionnels par la Fecafoot et la mise sur pied d’un Comité technique transitoire s’est faite de manière brusque et brutale pour le personnel qui accumulait déjà quatre mois consécutifs de salaires impayés au moment où le tribunal déboute la LFPC. Au nombre de 18 employés, ceux-ci sont immédiatement mis à la porte par le nouvel exécutif qui décide seulement d’employer deux des anciens personnels de la défunte structure. 16 personnes se retrouvent donc au chômage sans paiement immédiat de leurs arriérés de salaires ni liquidation de leurs droits sociaux. Les nouveaux repreneurs de la LFPC n’ont même pas jugé utile de tenir une réunion avec le personnel pour les informer sur les mesures qui seront prises et les critères devant conduire au recrutement de certains. Ils ne se sont même pas gênés de délivrer les certificats de travail aux uns et aux autres, toute chose qui rend encore psychologiquement complexe la situation des employés. Les statistiques au Cameroun démontrent qu’en moyenne, chaque ménage est constitué de 5,2 personnes, ce qui porte à 93,6 le nombre de personnes sinistrées. Cette situation correspond en chiffres, à la perte par ces employés, d’une masse salariale annuelle d’environ 120 millions, desquels ne pourront plus être retenus les impôts et autres charges sociales. La fédération a donc décidé d’organiser les compétitions de football professionnel et de ne pas tenir compte de l’expérience des employés de la défunte Ligue. Assurément, elle va lui faire défaut.

– Le TKC SAOS
Stéphane Semengue, fils du président de la Ligue, est le directeur général du Tonnerre Kalara Club SAOS au moment des faits. Ce club mythique, qui a eu dans ses rangs les meilleurs joueurs d’Afrique de la décennie 1990 à l’instar de Georges Weah, Japhet Ndoram, Rigobert Song pour ne citer que ceux-là, est empêtré, depuis la création de la LFPC, dans des problèmes de leadership. Deux factions se revendiquent la légitimité de conduire le club. Mais finalement, gain de cause avait été donné à la société TKC SAOS pour gérer le volet football professionnel. La suspension de la Ligue a poussé les dirigeants actuels du club à ne pas l’affilier à la fédération pour participer au championnat. Pour eux, la Ligue devait avoir gain de cause dans le conflit qui l’oppose à la fédération. La conséquence immédiate a été que la faction TKC, conduite par son président général, M. Essomba Mani, reprenne le flambeau du club et recrute un nouvel effectif à qui la fédération a délivré les licences. Elle participe normalement au championnat de première division et constitue toujours l’une des attractions de la saison. On peut donc dire que les 25 joueurs et le staff technique initialement recrutés par le TKC SAOS se sont retrouvés sans club. Ces jeunes footballeurs, qui ne demandent qu’à jouer, sont obligés d’attendre la saison prochaine, au mieux, l’intersaison, pour espérer se faire enrôler dans une autre équipe, eu égard au fait que tous les clubs ont achevé leurs recrutements. Les joueurs les plus en vus comme Gaël Grégoire Nkama, ont pu, in extremis, se retrouver dans la nouvelle organisation.
Il y a quand même lieu de se demander comment le TKC SAOS a pu lier ses intérêts à ceux de la Ligue, au motif que le président de la Ligue est le géniteur du principal dirigeant du club! Alors que la suspension de la Ligue avait été prononcée par la fédération, et que 35 clubs se soient affiliés pour démarrer le championnat, pourquoi Stéphane Semengue a-t-il refusé d’affilier le club? Cette manière de faire cache-telle que le véritable financier est ailleurs? Qui va devoir rembourser toutes les sommes empruntées par le TKC SAOS et les arriérés de salaires des joueurs pendant la saison achevée de 2018/2019? Si on évalue les pertes financières liées à la vente potentielle des joueurs de cette équipe en comparaison aux charges engagées depuis deux ans, il y a lieu de les estimer à environ 300 000 000 (trois cents millions) pour les deux années de contrat d’exploitation perdue.
– Les sponsors
Après la suspension de la Ligue, le général Pierre Semengue s’est fondu en déclarations, communiqués et correspondances écrites à diverses autorités de notre pays, mais aussi à la FIFA. Le but était de dénoncer, de s’opposer et de révéler les conflits qui existent entre les acteurs du football depuis les années 1980. Ces sorties d’une extrême violence font craindre le pire à toute la communauté nationale. Il n’est pas exclu que les opérateurs économiques se disent que pour aucune raison, ils ne pourraient accompagner le football professionnel au Cameroun, du moins, tant qu’il n’y a pas un catalyseur pertinent à même de modifier la perception que l’on en a. Deux ou trois éléments pourraient l’attester:
– Le fait pour la Fédération de décider de la dissolution de la LFPC fragilise la base juridique de l’autonomie dont pourrait se prévaloir une ligue spécialisée pour gérer en toute indépendance ses affaires ;

– Les partenaires ne travaillent avec les structures que sur une base juridique solide.
L’attitude du général Pierre Semengue, 84 ans, à refuser de passer la main, quoique dans des circonstances troubles, enlève toute illusion d’éthique, de responsabilité et de prospective aux dirigeants du football camerounais. Cette attitude va considérablement nuire au Comité technique transitoire dans leur quête d’image et de sponsors. Pour les trois dernières saisons, MTN CAMEROON a versé la somme de 1430 000 000 (un milliard quatre cent trente millions) au football professionnel. Comptabilité n’est pas faite des frais marketings engagés et des commandes passées aux fournisseurs, stagiaires, temporaires, prestataires et agences évènementielles pour l’activation et la production des supports dans le cadre des championnats qui portent leur nom. Cette lutte que mène le général Pierre Semengue pour se maintenir à la tête et pour le contrôle de la Ligue pourrait ne plus favoriser le retour de MTNC avant les deux prochaines années. Ce qui est lourdement préjudiciable pour le Comité technique transitoire. Il va sans dire que le football perdra alors une somme d’au moins 1500 000 000 (un milliard cinq cents millions) de ce géant de la téléphonie africaine. L’effet d’entrainement est le suivant: puisque le partenaire traditionnel de la Ligue est parti, les autres sponsors hésiteront à venir. D’où les pertes avoisinant 2.000.000.000 (deux milliards).
Par ailleurs, le général Pierre Semengue avait entrepris la recherche d’importants financements pour le développement du football professionnel au Cameroun. Ces projets de financements, évalués à une centaine de milliards avec les pays de l’Orient et d’Amérique, pourraient ne plus être concrétisés dans la mesure où, c’est l’actuel exécutif fédéral qui en bénéficierait. Quid donc de la subvention de 350 000 000 (trois cent cinquante millions) que le premier accorde chaque année à la LFPC pour son fonctionnement
– L’effondrement de la stature du haut commis d’Etat
Le général Pierre Semengue s’était positionné comme le pionnier du football professionnel lors de son élection du 28 juillet 2016 à la tête de la Ligue de football professionnel du Cameroun, pour avoir mis sur pied la structure à sa création en 2011. Il se donnait alors, en quatre ans, la vision de rendre crédible le football camerounais par la mise définitive de la Ligue sur les rails. Dans sa profession de foi, il a brièvement présenté sa riche carrière dans les forces armées où il a été et demeure le plus haut gradé au rang le plus élevé de l’armée camerounaise. À cette expérience, il n’a pas manqué d’évoquer ses faits d’armes dans le sport: champion d’Afrique de basketball en 1956, libero de football, membre, trésorier, président et président général du Tonnere Kalara Club. Tous les titres glanés à l’échelle nationale et internationale par cette équipe de Yaoundé portent sa contribution, jusqu’à sa démission en 1996. Il a été le seul président de la Linafoot, cette structure n’ayant pas survécu, mais créée plutôt pour gérer les intérêts des clubs de première division.
La sortie avec déshonneur du général Pierre Semengue fait perdre aux amoureux du sport en général et du football en particulier, une icône, un mastodonte et un sage. Celui qui fait partie des rares personnalités du pays à avoir reçu la Croix d’Or du Comité national olympique et sportif du Cameroun est un label du lobbying, de la longévité et du patriotisme éprouvé. Pour les sciences de gestion des organisations sportives, un tel profil est «une personnalité publique d’envergure » offrant l’opportunité, de par sa notoriété, d’obtenir de nombreuses facilités. A ne surtout pas confondre avec la névrose apologétique qui a poussé le général à s’attribuer de fait les valeurs hors de portée de «sauveur de la Ligue».
– Le financement du procès
Le fait pour le général d’avoir interjeté appel a nécessité la mobilisation des ressources financières. On se souvient qu’au lendemain de la modification des statuts des ligues décentralisées et spécialisées de la Fecafoot, le président de la LFPC avait constitué un collège d’avocats et de juristes. Le financement de ce procès, les différentes communications dans les médias pourraient avoir coûté en moyenne une rondelette somme de dix millions. On pourrait évaluer le même montant du côté de la fédération.
Richard TONG
Extrait du livre Conflits dans les organisations sportives, décadence de la Ligue. A paraître bientôt

signe Richard Tong

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